Tue, 12/09/2014 - 09:57 - 42 Views

Nguyễn Thị Thu, ancienne vice directrice du lycée Đồng Khánh
Traduction française : Thái Thị Ngọc Dư

Résumé

Après 1945 qui marque la fin de l’enseignement  franco-indigène, le Vietnam a commencé à édifier un système éducatif national d’un pays indépendant. Ce système a hérité de l’enseignement franco-indigène l’esprit scientifique et humaniste mais aussi les programmes et l’organisation de l’enseignement. Cet article est centré sur l’analyse de cet héritage au lycée Đồng Khánh à Huế. Outre l’esprit scientifique et nationaliste de l’excellente réforme connue sous le nom de « programme Hoàng Xuân Hãn », les collégiennes ont aussi bénéficié de l’égalité homme – femme dans l’éducation. Les filles suivaient les mêmes programmes d’études que les garçons en sciences naturelles, sociales et humaines, ainsi, elles ont pu hériter des connaissances scientifiques léguées par l’enseignement franco-indigène. Le français, la littérature et la culture françaises sont restées leurs matières préférées. Les leçons de couture et de cuisine leur ont offert des connaissances et aptitudes à la gestion de la famille, tandis que celles de musique, de dessin et d’éducation physique les ont aidé à devenir des femmes dynamiques de l’époque moderne.  

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Après  1945, tous les collèges et lycées du Viet Nam ont adopté “le programme Hoàng Xuân Hãn”. Ce programme suit de près l’enseignement franco-indigène, avec des modifications conformes aux principes de l’enseignement d’un pays indépendant. En ce qui concerne les matières de sciences, ce programme suit totalement le programme de l’enseignement franco-indigène.

En appliquant le programme Hoàng Xuân Hãn , qu’est-ce que l’éducation des filles au lycée Đồng Khánh a hérité de l’enseignement franco-indigène ? 

1. L’éducation des filles hérite de l’esprit d’égalité des genres dans le domaine de  l’éducation 

Dans l’Annam du début du 20e siècle, avant la fondation du collège Đồng Khánh, l’instruction des filles s’arrêtait au niveau de la lecture et de l’écriture du « quốc ngữ », mais cela ne concernait que très peu de jeunes filles issues des familles de mandarins et de fonctionnaires.

En  1945, quand le système d‘enseignement franco-indigène fut aboli et remplacé par le programme Hoàng Xuân Hãn, le collège Đồng Khánh a continué à accueillir les collégiennes issues de la filière vietnamienne, preuve que le programme Hoàng Xuân Hãn a hérité l’esprit d’égalité des genres du système d’enseignement franco-indigène : le droit à l’éducation des filles est respecté et encouragé. C’est un bon point, un progrès dans l’éducation des filles qui permettent d’effacer lentement la vieille conception encore prédominante chez les parents à l’époque : les filles n’ont pas besoin de faire de longues études.

2.  L’éducation des filles hérite des connaissances en sciences dans l’enseignement franco-indigène

Dans le programme Hoàng Xuân Hãn, le vietnamien est devenu la langue officielle, le français  une langue étrangère. Le contenu des matières de sciences sociales et humaines a changé, il met l’accent sur la promotion du nationalisme et des valeurs traditionnelles nationales ; l’histoire et la géographie du Viet Nam et des autres pays dans le monde y sont enseignées ; seules les matières scientifiques telles que les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie suivent le programme de l’enseignement franco-indigène.  Quand nous étions au lycée, pour les exercices de mathématiques nous utilisions toujours les livres rédigés par les Français encore en circulation avant 1945 comme le livre de Brachet et Dumarqué, celui du « Collectif de professeurs » ou encore la collection de Caronnet, pour ce qui est de la physique c’est le Cours de Physique de Lamirand. Le professeur  Hoàng Xuân Hãn a su prévoir les difficultés des débuts avec une transition trop courte pour permettre la rédaction des nouveaux manuels ; aussi il a très vite rédigé un « lexique scientifique » et un « lexique mathématique » pour aider les enseignants et les élèves à consulter les livres scientifiques en français alors qu’ils doivent enseigner et apprendre en vietnamien. Le « lexique scientifique » utilisé dans tout le pays a aussi permis d’unifier la terminologie vietnamienne dans le domaine scientifique. 

L’enseignement et l’apprentissage des sciences expérimentales, physique, chimie et biologie ont connu de grandes difficultés par manque de laboratoire pour les travaux pratiques et n’étaient que théoriques. Il a fallu attendre les années 1960 pour que le lycée puisse organiser quelques heures de travaux pratiques réservées prioritairement aux élèves de la section A Sciences expérimentales (physique, chimie, biologie). La biologie était un peu plus privilégiée grâce à l’existence de planches d’animaux, de dessins de plantes et la possibilité de faire des opérations chirurgicales simples. Vers la fin de la décennie 1950, la publication des manuels de mathématiques, de physique, de chimie  et de biologie s’est peu à peu développée.

Les filles ont bien exercé leur droit à l’éducation. La plupart d’entre elles n’étaient pas paresseuses et étaient très studieuses. La proportion des collégiennes et lycéennes de Đồng Khánh reçues aux examens nationaux n’était pas différente de celle de la province et du pays tout entier, plusieurs obtenaient même la mention bien et assez bien. À l’examen du baccalauréat de 1967, les lycéennes de Đồng Khánh ont obtenu un prix national de mathématiques et deux prix de français. 

3.   Après 1945, l’organisation des classes et les méthodes d’enseignement n’ont pas changé.    

Enseignement / apprentissage : Les méthodes n’ont pas changé mais le contexte politique et social a changé. Avec la guerre, l’école n’était plus en sécurité et manquait d’enseignants, les conditions de travail étaient médiocres, surtout pendant la période de 1945 à 1955. Ces contraintes ont eu un impact négatif sur la qualité de l’enseignement. Mais ce qui était remarquable, c’étaient les efforts des enseignants et des élèves dans de telles conditions. La conscience professionnelle et la soif d’apprendre étaient les qualités remarquables des enseignants et élèves de cette période. 

Les enseignants ne subissaient pas la pression d’assurer un taux élevé de réussite de leurs élèves, ils n’étaient pas obligés d’utiliser une collection unique de manuels scolaires. Les enseignants avaient bien sur la responsabilité de réaliser le programme d’études à la fin de l’année scolaire, mais n’étaient pas obligés de suivre une programmation horaire rigide pour chaque lecon. Grâce à cet esprit libre,  l’ambiance durant les heures de classes n’était point tendue, l’interaction entre enseignants et élèves permettait à l’enseignant de saisir immédiatement les difficultés des élèves pour consacrer plus de temps à mieux faire comprendre certains points non compris aux élèves sans craindre d’enfreindre la programmation horaire règlementaire des diverses lecons - ce qui est très important dans les sciences naturelles et dans les mathématiques où le fait de ne pas comprendre un point du raisonnement empêche de comprendre l’ensemble du raisonnement. Cette manière de faire qui exige la coordination entre enseignants et élèves permet effectivement d’absorber progressivement les difficultés rencontrées par certains élèves pour leur faire acquérir les connaissances de base. En ce qui concerne les matières de sciences sociales et humaines telles que : littérature vietnamienne, histoire, géographie et langues étrangères, cet esprit libre facilitait les échanges entre enseignants et élèves, et même parfois une certaine « connivence » permettant aux élèves d’assimiler et d’intérioriser les connaissances qu’ils avaient acquises, les transformant en biens personnels et non pas en des choses qu’il fallait simplement restituer à l’enseignant. C’est peut-être pour cela que beaucoup d’élèves ont gardé un grand respect pour leurs maitres.   

Malgré la rareté des publications, les enseignants ont toujours encouragé les élèves à ne pas se limiter aux connaissances acquises en classe mais à faire des lectures complémentaires  pour élargir leurs connaissances. Cette indépendance d’esprit se constatait aussi dans l’évaluation des devoirs : l’élève qui utilisait une autre méthode que celle enseignée pour résoudre un problème de mathématique ou qui rédigeait une dissertation sans se baser sur les idées enseignées par l’enseignant obtenait de bonne note si son raisonnement était logique.

Ces méthodes d’enseignement ont encouragé les élèves à se documenter, à se forger l’habitude d’apprendre par soi, de ne pas réfléchir de manière unilatérale, de ne pas simplement apprendre par cœur. Cette manière d’enseigner si ouverte de nos enseignants à cette époque a certainement subi l’influence de la liberté d’esprit qui est contenue dans l’enseignement franco-indigène.

Après 1945, le français est devenu une langue étrangère. En apprenant le français, les élèves se dotaient d’un instrument efficace leur permettant d’acquérir des connaissances scientifiques et techniques avancées dont le développement du Viet Nam avait besoin. Par ailleurs les élèves ont aussi appris dans la langue et civilisation françaises des valeurs humanistes qui correspondent  aux valeurs fondamentales de l’éducation vietnamienne à l’ère de l’indépendance. Cependant au début il fallait opérer un tri sur ce que l’enseignement franco-indigène nous a légué pour pouvoir l’utiliser à bon escient 

Concernant les enseignants : Il a fallu attendre les années 1960 pour que la Faculté de Pédagogie de l’Université de Hué forme des enseignants de français pour le secondaire supérieur alors que les écoles devaient se débrouiller eux-mêmes pour le secondaire inférieur.  C’est ainsi que le collège Đồng Khánh a dû rassembler des enseignant(e)s du primaire ayant obtenu le diplôme d’études primaires supérieures franco-indigène (DEPSFI) et ayant fait une année de pédagogie pour enseigner les classes de collège (de la sixième à la troisième).

Concernant les manuels scolaires: Pour apprendre le français, les élèves empruntaient des livres de français et de grammaire française que l’école utilisait déjà avant 1945. Evidemment, les livres de cette époque rédigées avec les  anciennes méthodes mettaient l’accent sur les règles grammaticales ; les élèves les apprenaient par cœur et cherchaient eux-mêmes des exemples d’illustration. Deux livres étaient en vente sur le marché : “Nắm vững căn bản Pháp văn” (Bien comprendre le français de base) de Nguyễn Văn Kháng et “Pour écrire correctement le Français” de Nguyễn Bá Mậu.

Vers la fin des années 1950, le ministère de l’Éducation nationale a promulgué une nouvelle règlementation pour unifier le contenu et utiliser des méthodes plus modernes (méthode directe). La collection “Cours de langue et de civilisation françaises” de  Mauger a été utilisée comme manuel d’enseignement pour l’ensemble des lycées du Sud Việt Nam.    

4.  Héritage de l’enseignement des matières de couture et de gestion de la famille

Continuer à procurer un enseignement systématique de la couture, l’art culinaire et la gestion de la famille est un trait spécifique de l’héritage de l’enseignement franco-indigène au lycée Đồng Khánh. L’école a eu la chance d’hériter de la cuisine et de l’équipement culinaire mais aussi du personnel enseignant : Madame Hoàng Thị Kim Cúc était déjà enseignante de l’art culinaire avant 1945. Par la suite madame Bửu Tiếp a remplacé les enseignantes françaises pour les cours de couture.

Le lycée Đồng Khánh attachait une importance particulière à ces matières qui, bien qu’elles soient secondaires à coefficient 1 et ne soient pas soumises à un examen, sont nécessaires pour apprendre aux élèves des pratiques, des habitudes ainsi que des qualités propres aux femmes.  Chaque année, l’école a consacré des prix importants de valeur pour ces matières.

Après 1945, l’enseignement de ces matières n’a plus été aussi favorable qu’avant : leur volume horaire a diminué, de trois heures par semaine à deux heures puis à une heure, du fait de l’augmentation du volume horaire de certaines autres matières par décision du ministère de l’Éducation. Malgré cela, l’école a cherché par tous les moyens à maintenir la qualité de l’enseignement en prenant les initiatives suivantes:

  • A la place du cours de 3 heures consacré à la préparation des plats principaux pour les repas de famille comme avant 1945, l’école a organisé des cours d’une heure pour faire des bonbons, des biscuits, des plats simples pour les invités ou à l’occasion du Têt. Ainsi les élèves ont appris à faire des gâteaux avec différentes formes, des bonbons au chocolat, à la pomme, à la sésame.
  • Pour la couture, en dehors des leçons courantes de couture ou de tricot, les élèves apprenaient à confectionner des chemisiers et des langes pour les nouveaux nés, à broder des taies d’oreiller, des nappes et serviettes de table, des tableaux brodés comme celui de la pagode au pilier unique ou le portrait de la femme jouant le tỳ bà … Les élèves ne confectionnaient plus d’échantillons de petite taille pour les attacher dans « l’album de couture » comme avant 1945, au contraire, elles confectionnaient des pièces à taille réelle. Ces pièces ne pouvaient pas être terminées en une heure mais les élèves pouvaient les ramener à la maison pour les terminer.

Les élèves ont beaucoup aimé ces matières.

En  1962, à l’occasion de la cérémonie de commémoration des Sœurs Trưng, le lycée Đồng Khánh a organisé un concours d’art culinaire pour les élèves et une exposition des œuvres de couture et de broderie faites par les élèves a été ouverte au public et aux élèves des autres écoles  pendant toute une semaine. Les produits ont été vite écoulés. L’argent perçue après le décompte des frais a été affecté au fonds d’entr’aide. L’exposition de 1962 a laissé un merveilleux souvenir sur les heures de couture et d’art culinaire.

 5 .  Autre héritage de l’enseignement libéral de l’école franco-indigène : les cours d’éducation physique, de musique et de dessin

Le cours de musique a changé quant à son contenu : les élèves apprenaient des chansons vietnamiennes qui célèbrent les belles traditions de la femme vietnamienne telles que la compassion, le soutien aux  personnes démunies, l’amour de la patrie, le courage indomptable, et glorifient les héros et héroïnes de la nation, en particulier des sœurs Trung.

Le cours d’éducation physique n’a pu se réaliser pleinement qu’à partir des années 1960 quand l’école a accueilli suffisamment de monitrices y travaillant à plein temps. Toutes les élèves participaient aux leçons d’éducation physique, seules celles qui n’avaient pas une bonne santé redoutaient  des épreuves d’athlétisme.

La délégation d’élèves du lycée Đồng Khánh a toujours été présente dans les compétitions sportives de la province, participant aux diverses activités telles que le défilé, la danse rythmique. Les élèves les plus douées participaient aux épreuves d’athlétisme, de ping-pong, de badminton et ont obtenu des prix.

En outre, l’école organisait des excursions et campings pour les élèves.

6.  Le lycée Đồng Khánh a  su devenir un milieu exemplaire de formation à la culture de l’administration, à la discipline sur le fondement légué par l’enseignement franco-indigène  

Les périodes qui ont suivi l’école franco-indigène ont respecté, conservé et amélioré les pratiques et la culture de l’école. Ces facteurs ont exercé une influence discrète mais profonde sur la formation de la personnalité et de la moralité des élèves.

Aller à l’école signifiait pour les filles entrer dans un milieu solennel et distingué dont elles étaient fières et plus d’une fois elles se sont persuadées qu’il fallait faire des efforts pour mériter d’être élèves de cette école de grande renommée. 

Avoir une démarche élégante, s’exprimer à voix douce, être ouverte et respectueuse vis-à-vis des employé(e)s et des enseignant(e)s, être habillée de manière discrète et raffinée, avoir un comportement exemplaire, une méthode de travail sérieuse et scientifique, prête à suivre ce qui est beau et bon, à éviter les fautes, telles sont les lecons non-dites sur le comportement et le style de vie qui ont pénétré progressivement chez les élèves, contribuant à former leur personnalité.         

Je constate que de nombreuses générations d’élèves ont quitté l’école depuis bien longtemps mais, à chaque fois qu’on évoque Đồng Khánh, l’école est toujours présente dans leur cœur. Ceci explique pourquoi tant de générations d’élèves ont toujours conservé un profond attachement à l’ancienne école. Je pense que c’est une bien belle tradition.      

Conclusion

Le lycée Đồng Khánh a assumé l’héritage de  l’enseignement franco-indigène et a continué à se développer dans le cadre d’un enseignement national pendant trente ans de 1945 à 1975, avant d’être dissoute. Ces trente ans ont connu de grands bouleversements qui ont eu un impact certain sur l’enseignement. Cependant les efforts de tout le système d’enseignement, le dévouement des enseignants et la soif d’apprendre des élèves ont contribué  à donner de la force et du dynamisme à l’éducation. L’enseignement des jeunes filles au lycée Đồng Khánh a contribué à fournir des ressources humaines et intellectuelles aux provinces du Centre Viet Nam et à poser les fondements de la formation de générations d’intellectuelles qui se sont montrées l’égale des hommes dans de nombreux secteurs professionnels de la société.