Fri, 12/09/2011 - 15:44 - 184 Views

A - Les services administratifs

L'organisation actuelle de l'Instruction publique en Indochine remonte à une réforme radicale faisant «table rase de la réglementation antérieure», déterminant «une politique scolaire définie quant à ses buts et à ses moyens» et codifiée en trois «règlements généraux» qui visaient à établir un «statut stable pour une longue période de temps» . Le régime ainsi fondé en 1917 par une décision du Gouverneur Général A. SARRAUT, avec une hardiesse dont l'expérience a démontré la sagesse, n'était d'ailleurs pas présenté comme destiné à ne pas évoluer : son auteur avait expressément prévu que le temps «y décèlerait des lacunes et des précarités» et qu il faudrait «retoucher l'oeuvre pour l'adapter aux nécessités nouvelles que l'évolution aura fait surgir». Et c'est justement pour assurer à la fois la continuité de l'impulsion ainsi donnée et la coordination ainsi que le contrôle des efforts qu'elle imposait à tout le monde que A. SARRAUT a créé par le décret du 2 mars 1920, complété par circulaire interprétative du Gouverneur général, une direction de l'Instruction publique en Indochine.

Treize ans après le premier établissement de ce nouveau régime scolaire, dix ans après la création de son organisme central, l'édifice envisagé est presque complètement achevé et le service de l'Instruction publique arrive à l'entrée d'une période de normalisation qui, une fois établie, sera sans doute d'une certaine durée mais laissera toujours la porte ouverte aux leçons de l'expérience, c'est-à-dire à l'évolution naturelle à tout être vivant. Les résultats acquis, non sans peine, sont d'ailleurs déjà tels qu'on a le droit d'espérer que l'Exposition Coloniale de Vincennes mettra définitivement notre oeuvre scolaire indochinoise au-dessus de toute discussion. A l'expiration du plan quinquennal établi en 1925, c'est-à-dire au cours de l'année 1931, la révision des «Codes de l'Instruction publique» pourra être entreprise et rapidement terminée. Cette nouvelle codification marquera la fin de la période d'organisation mais non celle des progrès intérieurs du service.

Le rouage central est constitué par la Direction générale de l'Instruction publique sise à Hanoi et dont le rôle est double. D'une part, elle est chargée d'une mission d'impulsion et de contrôle professionnel et technique de toutes les formes d'enseignement, tant public que privé, de la Colonie : à ce titre c'est elle qui a droit de proposer toutes les mesures d'ordre général propres à favoriser le développement de l'instruction en Indochine et de donner son avis sur les modifications envisagées par les Chefs d'Administration locale et les Chefs des Services généraux, avec lesquels elle est à cet effet autorisée à correspondre pour les échanges de vues préalables aux propositions à soumettre au Gouvernement Général. D'autre part, la Direction de l'Instruction publique est chargée de diriger et de surveiller l'administration des établissements supérieurs, secondaires et techniques, c'est-à-dire des organismes d'enseignement dont l'importance et le rôle, débordant les cadres de chacun des pays de l'Union indochinoise, ont le «caractère d'établissements d'empire».

Ecole primaire franco-indigène urbaine de la rue Jambert (Hanoi)

Par contre elle ne dispose d'aucun pouvoir d'action directe dans la vie administrative de l'enseignement élémentaire, primaire, primaire supérieur et professionnel du 1er degré, tant français que franco-indigène, tant public que privé. L'arrêté du 15 avril 1924 a créé dans chacun des pays de l'Union un Service local de l'Enseignement dirigé par un universitaire qualifié assisté d'un Inspecteur en Chef, tous deux nommés sur la proposition concertée du Chef d'Administration locale et du Directeur de l'Instruction publique ; ainsi a été établi entre ceux-ci un départ d'attributions et une méthode de collaboration dont l'expérience a précisé les détails et qui a été une des sources les plus fécondes des progrès de l'enseignement en Indochine. La dernière étape d'organisation administrative et technique du service, celle relative d'une part à l'Inspection en Chef pour la Direction de l'Instruction publique, celle d'autre part relative à l'Inspection primaire indochinoise tant française qu'indigène est franchie pour la première et déjà largement entamée pour l'autre.

La Direction de l'Instruction pudique a depuis six ans été l'objet dans son organisation intérieure de modifications successives qui lui ont assuré la possibilité d'un fonctionnement conforme aux besoins administratifs et pédagogiques toujours croissants du service et lui ont déjà largement procuré la collaboration régulière des techniciens universitaires. Elle se compose désormais de deux rouages spécialisés :

1° - un rouage administratif, constitué depuis les arrêtés de 1926, 1927 et 1930 par quatre bureaux spécialisés (Enseignement supérieur, personnel, comptabilité, services pédagogiques) dont l'action est coordonnée par un technicien placé sous l'autorité immédiate du Directeur, l'Inspecteur en chef adjoint au Directeur général de l'Instruction publique,

2° - un rouage pédagogique constitué par un service d'Inspection générale et comprenant trois Inspecteurs en chef de l'Instruction publique (Ordre des Lettres, Ordre des Sciences, Enseignement primaire). Cette organisation a permis à la Direction générale de l'Instruction publique de rendre efficace son action pédagogique et d'exercer un contrôle effectif sur l'enseignement à tous ses degrés, de la base au sommet : enseignement primaire et primaire supérieur français et franco-indigène, enseignement secondaire métropolitain et local, enseignement supérieur

B - Marche générale du Service

L'Instruction publique en Indochine doit satisfaire à quatre besoins fondamentaux égaux en principe mais inégaux en pratique dans l'ampleur de leur développement :

1° - assurer, par un enseignement primaire et secondaire français conforme aux études métropolitaines, la possibilité pour les jeunes Français et Françaises de faire leur éducation dans leur plan national et de se retrouver toujours de plain pied soit qu'ils viennent de France soit qu'ils y rentrent,

2° - assurer, par un enseignement élémentaire donné en langue indigène et dans le plan traditionnel de chacune des civilisations fondamentales indochinoises, l'acquisition par la masse de la population du minimum de connaissances indispensables, avec une forte formation morale et une initiation à l'éducation physique, à l'hygiène et au travail manuel,

3° - assurer la formation par sélection des élites indigènes au moyen d'un enseignement franco-indigène donné en langue française mais dans le plan des humanités extrême-orientales propres à chaque race et s'élevant par degrés, équivalents chacun en culture à ceux de France. Cet enseignement doit donc conduire d'une instruction primaire complète avec orientation professionnelle générale à un Enseignement primaire supérieur classique ou à un Enseignement professionnel spécial préparant à la maîtrise d'un métier puis à un Enseignement secondaire local classique couronné par un baccalauréat rigoureusement égal en fait et en droit à celui de France,

4° - ouvrir à tous les élèves ayant fait leurs preuves d'aptitude à un enseignement supérieur général ou technique, soit l'accès en Indochine d'Écoles destinées à recruter les éléments indispensables à la satisfaction des besoins économiques ou administratifs fondamentaux de la Colonie, soit l'accès dans les Facultés et grandes Écoles spéciales de la Métropole de la jeunesse française et indigène, qui ne pourrait trouver sur place les moyens de pousser sa culture jusqu'au point que lui assignent ses mérites et sa valeur.

C'est seulement à la lumière de ces principes que l'on peut comprendre, poser et résoudre les problèmes multiples soulevés en Indochine en ce qui touche l'Instruction publique ; c'est seulement à leur lumière qu'on peut exposer et apprécier l'effort accompli et les résultats obtenus actuellement ainsi que les difficultés à résoudre dans le service de la Direction de l'Instruction publique.

L'orientation donnée aux services de l'enseignement est passée en Indochine par trois phases successives.

Tout d'abord on est allé au plus pressé, qui était d'assurer la formation des auxiliaires administratifs indigènes de l'Administration française et notamment des interprètes : l'effort a donc porté exclusivement sur l'enseignement de notre langue, fût-ce par des moyens de fortune, l'instruction générale de la jeunesse étant laissée aux missions et à l'enseignement traditionnel local. Ensuite pendant une douzaine d'années (1905-1917) sur l'impulsion donnée par le Gouverneur Général BEAU et avec l'aide des Conseils de perfectionnement de l'Instruction publique créés par lui on a commencé, souvent d'une manière tout-à-fait intéressante, les adaptations au milieu indochinois de nos méthodes et de nos connaissances occidentales, l'emploi comme véhicule de la langue indigène propre à chaque pays et l'organisation d'Écoles diverses d'enseignement technique et pratique dont certaines ont été les embryons de notre enseignement supérieur. Enfin, depuis la réforme radicale de A. SARRAUT, l'Indochine a adopté un plan d'ensemble encore suivi aujourd'hui et dont le but est d'assurer aux deux éléments du recrutement scolaire, français et indigène, la possibilité de s'instruire chacun dans son plan national et de s'y élever par degrés, conformément aux mérites de chacun, jusqu'à un enseignement supérieur également ouvert à toute l'élite de la jeunesse indochinoise. Le développement des deux organismes parallèles et équivalents prévus par le plan SARRAUT, enseignement français pour les enfants français, enseignement franco-indigène pour les enfants indigènes, s'est poursuivi avec les modifications imposées par l'expérience et atteint aujourd'hui son but : la mise au point de l'enseignement classique indochinois basé sur les humanités extrême-orientales et l'assimilation aujourd'hui acquise du baccalauréat local (dont la première session normale vient d'avoir lieu en juillet 1930) avec le baccalauréat métropolitain ont marqué les dernières étapes dans cette voie.

On aborde maintenant le couronnement, déjà solide, de l'édifice en entreprenant la coordination, sur un plan et à un niveau égaux de plus en plus à ceux de la métropole, de l'enseignemen supérieur indochinois : les éléments de base de cette dernière oeuvre sont les trois projets de décret soumis à l'autorité rnétropolitaine et créant à Hanoi une Faculté de Médecine, une Faculté de Droit et une Université pourvue de la personnalité civile : les deux premiers ont déjà été soumis au Conseil consultatif supérieur de !'enseignement du Ministère des Colonies et pour eux la solution est imminente.

Cette politique scolaire de l'lndochine a été réalisée par la création de quatre groupes d'enseignements proportionnés étroitement à l'importance de leur clientèle et par suite inégaux en ampleur positive :

1° - Un enseignement français complet (primaire, primaire supérieur et secondaire) conforme aux programmes métropolitains, permettant à tout enfant français de parcourir sur place son cycle normal d'études et à la fois d'y entrer de plain-pied en venant en France ou d'y rentrer de plain-pied à son retour en France,

2° - Un enseignement franco-indigène complet composé de deux étages, savoir : a) un enseignement populaire dispensant à la masse de la population indigène le minimum de connaissances indispensables ; cet enseignement, unique dans ses directives pédagogiques est très varié dans ses modalités d'exécution parce qu'il est donné à chaque groupe dans sa propre langue et conformément à ses possibilités propres : il assure, selon les termes de A. SARRAUT «l'invasion féconde de l'instruction dans les profondeurs du Pays», b) un enseignement classique indochinois comportant trois cycles successifs recrutés par sélection à l'entrée de chacun d'eux mais reposant pour toute l'Indochine sur un plan d'études unique d'humanités extréme-orientales et dispensé dans une seule langue, le français. Cet enseignement est destiné à dégager et à former l'élite indigène indispensable à l'essor tant économique que général de la Colonie,

3° - Deux enseignements spéciaux, organisés à part parce qu'ils ont nécessité un effort spécial répondant à des difficultés particulières, à savoir l'éducation physique, qui est le complément normal de l'éducation sous toutes ses formes, aussi bien française qu'indigène, aussi bien intellectuelle que professionnelle ; et l'enseignement professionnel, limité à une fraction de l'adolescence et qui se propose de former, conformément aux besoins des divers pays de l'Union, des apprentis spécialisés, des ouvriers qualifiés et des contre-maîtres,

4° - Un enseignement supérieur indochinois, général ou technique, ouvert à tout le monde sans distinction d'origine sous les seules conditions d'âge ou de capacité qui s'imposent. Cet enseignement supérieur centralisé à Hanoi est déjà pourvu d'installations matérielles et de moyens d'étude suffisants et son recrutement, qui se fait sur concours, sauf pour l'Ecole de médecine et de pharmacie de plein exercice régie par la législation universitaire métropolitaine, commence à fournir en nombre suffisant des étudiants français et quelques étudiantes françaises et indigènes.

C - Résultats actuels

Ces données générales peuvent être précisées par une statistique d'ensemble sommaire :

L'enseignement français, qui n'a qu'une clientèle restreinte dont l'accroissement est d'ailleurs rapide compte 4.327 élèves. Il est concentré presque totalement dans un petit nombre d'établissements situés dans les plus grandes villes (Hanoi, Haiphong, Saigon, Phnom-penh) et pourvus déjà presque tous d'installations vastes et très confortables. Un certain nombre d'indigènes, sélectionnés par un sévère examen d'entrée, sont admis dans les lycées français dans la limite des places disponibles. L'enseignement franco-indigène, dont l'extension normale n'est pas encore atteinte et ne le sera que très lentement pour les filles dans la plupart des pays de l'Union, réunit dans ses écoles élémentaires 338.379 unités (223.511 pour l'enseignement élémentaire officiel et 114.868 pour les formations de pénétration scolaire) ; l'enseignement classique indochinois réunit au total 45.139 élèves (cycle primaire 40.367, cycle primaire supérieur 4.615, cycle secondaire 157). L'ascension vers les classes supérieures commence seulement à se faire sentir, ce qui n'a rien d'étonnant puisque le cycle total d'études est de 10 ans et que c'est seulement en 1930 qu'a eu lieu la première session normale du baccalauréat local après trois ans de secondaire local. Mais l'extension fatale de cette progression permettra rapidement de répondre au développement croissant des besoins économiques et administratifs de la Colonie.

Ecole moï de Vodat (Cochinchine)

L'enseignement professionnel, dont la réorganisation d'ensemble conformément aux résultats des enquêtes sur les besoins des divers pays de l'Indochine, vient seulement de commencer, répond dans ses établissements actuels aux nécessités indispensables du moment et des lendemains immédiats. Il ne réunit encore que 1.680 élèves.

Université Indochinoise de Hanoi

L'enseignement supérieur indochinois, qui est en pleine période d'attente et de réorganisation pour environ moitié de ses Écoles et dont le recrutement est pour les 3/4 d'entre elles encore strictement limité aux besoins des services administratifs et aux possibilités budgétaires compte déjà 551 élèves.

Le lycée Albert Sarraut de Hanoi

Dans l'ensemble, les établissements d'enseignement public groupent une population scolaire de 390.076 unités. Cette masse d'élèves se repartit dans 7.852 étabÎissements de toute nature, à savoir 42 établissements français (dont 3 lycées et 6 écoles primaires supérieures) et 7.810 établlissements franco-indigènes (2 lycées, 21 écoles du cycle primaire supérieur de l'enseignement classique indochinois, 397 écoles de plein exercice, 2.835 écoles élémentaires, 4.531 écoles de pénétration, 13 écoles professionnelles, 11 écoles supérieures). Ces divers établissements utilisent les services d'un personnel enseignant nombreux qui comprend 688 Français (dont 28 professeurs agrégés et 160 professeurs licenciés ou certifiés) et 12.014 maîtres indigènes se répartissant ainsi : 126 professeurs de l'enseignement primaire supérieur, 1.572 instituteurs, 4.727 instituteurs auxiliaires, 5,452 maîtres d'écoles de pénétration et 137 moniteurs ou contremaîtres de l'enseignement professionnel.

Mais, étant donné la faiblesse relative des effectifs qui se trouvent dans les écoles françaises, il est préférable, pour avoir une idée de l'importance et de l'originalité de l'oeuvre scolaire accomplie en Indochine, de s'en tenir aux seuls effectifs indigènes. Le nombre d'élèves fréquentant les écoles publiques indigènes s'élève à 385.749. Il convient d'augmenter ce nombre de celui des enfants indigènes suivant les classes des Lycées français de la Colonie (692) pour obtenir l'effectif total des indigènes qui s'instruisent dans les établissements publics indochinois. Si l'on ajoute enfin à ce total les 45.211 enfants qui reçoivent l'instruction dans les écoles indigènes privées, soumises au contrôle de la Direction générale de l'Instruction publique, on arrive, abstraction faite des écoles privées étrangères, pour la péninsule au chiffre imposant de 431.652 écoliers indigènes.

Ecole élémentaire de Thanh Son (Tonkin)

Si l'on considère que l'instruction n'est obligatoire que dans 969 des 1.419 communes de Cochinchine, que les populations annamite et khmère n'envoient guère les filles à l'Ecole, que d'immenses régions sont presque inaccessibles et que la plupart des races allogènes ne sont qu'en partie gagnées à l'oeuvre scolaire, on appréciera en même temps que la grandeur des résultats obtenus la grandeur de l'effort accompli.

Une deuxième série de données susceptibles d'aider également à mesurer avec exactitude l'ampleur de l'action faite pour diffuser l'instruction en Indochine peut être tirée de l'examen des budgets locaux. Les crédits inscrits pour le fonctionnement du service de l'enseignement représentent par rapport aux dépenses totales prévues au budget : 14,23% au Tonkin, 12,47% en Cochinchine, 14,45% en Annam, 6,16% au Cambodge, 8,76% au Laos. Ces pourcentages sont considérables. Ceux de l'Annam et du Tonkin ne sont dépassés que dans quelques pays d'Europe, tels que la Suisse et le Danemark. Ceux de la Cochinchine et du Laos sont bien supérieurs au pourcentage des mêmes dépenses dans la métropole (6 à 7% ). Évidemment la proportion élevée des dépenses d'enseignement provient de ce que nous sommes ici en pleine période de croissance et qu'aux dépenses normales d'entretien s'ajoutent les dépenses de création et d'extension. Mais il y a lieu de tenir compte du fait que le personnel enseignant est en majeure partie jeune et inscrit surtout dans les classes inférieures des divers cadres ; aussi, malgré la réduction certaine des dépenses de matériel, il ne semble pas que les dépense du service pussent être diminuées dans l'avenir. Le budget général par contre est moins obéré par les dépenses d'instruction que les budgets locaux (2,24%) parce qu'il n'a la charge que des établissements d'enseignements secondaire et supérieur. Mais il est à prévoir pour lui des dépenses nouvelles dues au développement des lycées français et de l'enseignement supérieur.

Enfin un troisième fait met en évidence la valeur de l'oeuvre scolaire indochinoise. On constate en effet une diminution considérable du nombre de jeunes gens indigènes quittant la Colonie pour aller poursuivre leurs études en France. Alors que le service local de l'enseignement de Cochinchine avait délivré 129 livrets universitaires dans l'année 1925-1926, 118 dans l'année 1926-1927, 80 durant l'année 1927-1928, il n'en a délivré que 26 l'année suivante et 6 seulement du 15 septembre 1929 au 15 septembre 1930. Les chiffres du Tonkin (43, 47, 29, 25, 5) correspondant aux mêmes périodes marquent un ralentissement identique.

Sans doute le régime de liberté établi brusquement. par l'arrêté du 1er décembre 1924 et exploité par certaines propagandes avait provoqué un exode inconsidéré et excessif que les dures leçons de l'expérience ont rendu passager. Sans doute de nombreuses causes ont pu déterminer un ralentissement : la revalorisation du franc et la stabilisation de la piastre ; les efforts tant par l'administration indochinoise auprès des parents indigènes pour les amener à comprendre les dangers de toute nature auxquels sont exposés des jeunes gens inexpérimentés, transplantés soudainement et sans tutelle véritable dans les grandes villes de France ; la proclamation du principe que doivent être seulement accomplies en France les études générales ou techniques qui ne peuvent être poursuivies ici et qu'aucune bourse ne saurait être accordée pour d'autres études. Mais la raison profonde de l'heureux changement observé réside principalement dans la haute qualité de la formation intellectuelle assurée sur place par un enseignement indochinois, constituant un tout complet, parfaitement adapté au pays et conduisant à un diplôme équivalent en fait et en droit au baccalauréat français.

D. - Le Conseil de Recherches Scientifiques - Comité consultatif des langues orientales

Cet exposé général serait incomplet s'il ne se terminait pas au moins par la mention de deux nouvelles sphères d'action récemment ouvertes à la Direction générale de l'Instruction publique.

Le Conseil des Recherches scientifiques, créé par un arrêté du 25 mars 1928 pris sur la proposition du Recteur d'Académie, Directeur général de l'Instruction publique, est un organisme de coordination et de représentation des recherches et de l'effort scientifique de l'Indochine française. Il est l'analogue des «National research Councils» ou des Sociétés du même genre qui se sont multipliées depuis la guerre. Sa tâche est double. En Indochine même il doit accomplir une oeuvre de liaison intérieure et de synthèse entre les travaux des diverses branches scientifiques ; à cet effet il est chargé de «recueillir, examiner et signaler aux intéressés pour application pratique les résultats des recherches de science pure ou appliquée entreprises soit par les Institutions scientifiques de la Colonie soit par des fonctionnaires ou particuliers agissant isolement, coordonner ces résultats et au besoin provoquer de nouvelles recherches ou dans un but théorique ou dans un but pratique». En dehors de l'Indochine le Conseil des Recherches scientifiques a pour mission de «préparer la représentation de l'Union indochinoise dans toutes les manifestations françaises ou internationales de science pure ou appliquée». L'Indochine par sa prospérité générale, par son activité scientifique propre, par sa situation de représentant en Extrême-Orient de la pensée et de l'influence françaises était tenue de ne pas rester à l'écart du mouvement mondial et surtout pan-pacifique dont l'essor s'amplifie sans cesse sous la nécessité croissante d'assurer une liaison entre les diverses disciplines scientifiques à l'intérieur d'un même pays et pour une même discipline scientifique entre les divers pays. C'est pour répondre à ce besoin que, grâce aux conseils et à l'impulsion de M. LACROIX, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de France, a été fondé le Conseil des Recherches scientifiques. Son activité s'est tout de suite manifestée de la manière la plus heureuse par sa participation au Congrès scientifique pan-pacifique de Java en mai 1929 et l'on est en droit d'espérer que, grâce à ses efforts, l'Indochine sera choisie pour siège d'un des plus prochains congrès pan-pacifiques. Il a également assuré la représentation scientifique de l'Indochine dans un grand nombre de Congrès européens, asiatiques ou africains. Bénéficiant du patronage de hautes assemblées scientifiques françaises, l'Institut de France, l'Académie des sciences de France, l'Académie des sciences coloniales de France, il a désormais assuré à l'Indochine la place qui lui convient dans l'activité intellectuelle universelle. Bien que le Conseil des Recherches scientifiques n'ait encore qu'à peine deux ans d'existence effective il a déjà largement commencé l'oeuvre de liaison scientifique intérieure et d'inventaire des efforts jusqu'ici dispersés des chercheurs indochinois ; pourvu maintenant d'un budget propre rattaché au budget de l'lnstruction publique et installé dans un local à lui dans le bâtiment central de l'Université de Hanoi il va pouvoir continuer et intensifier son action.

Le Conseil des Recherches scientifiques, s'il a par son arrêté organique même, caractère officiel, possède une autonomie et une indépendance aussi larges que possible. Ses membres, au nombre de quarante, sont recrutés en parties égales, soit parmi les personnalités proposées par les Services généraux de l'Indochine à raison de leur compétence scientifique propre, soit parmi les personnalités proposées par le Conseil lui-même à raison de leur valeur ou de leurs travaux. Il ne compte que quatre membres de droit (un délégué du Secrétaire général du Gouvernement général, le Directeur général de l'Instruction publique, le directeur de l'Ecole française d'Extrême-Orient et un représentant du Comité indochinois de géodésie, géophysique et astronomie), qui n'ont d'ailleurs aucun pouvoir les différenciant des autres membres. La composition du Conseil des Recherches scientifiques se rapproche ainsi, dans la mesure où le milieu le permettait, de celle des Corps académiques métropolitains.

Une série d'arrêtés récents (25 novembre 1929, 11 février 1930, 8 mai 1930) complétés par des addenda qui en ont assuré la mise rapide en application (28 juillet, 30 août, 9 octobre 1930) viennent de doter l'Indochine d'un système complet d'enseignement généralisé des langues orientales vivantes sur l'importance duquel on ne saurait trop insister et qui est placé sous le contrôle et l'impulsion du Directeur général de l'lnstruction publique assisté du Directeur de l'École française d'Extrême-Orient. La nouvelle organisation a pour but d'assurer un contact direct et effectif des fonctionnaires français avec les diverses populations indigènes, afin qu'ils deviennent auprès de celles-ci vraiment les représentants de la puissance protectrice et, chacun dans sa sphère, les agents utiles de l'influence métropolitaine. A cet effet il a été institué d'abord un système d'examens sanctionnés par des certificat, et des brevets donnant droit à des primes proportionnées aux résultats obtenus. Il a été ensuite établi un régime complet d'instruction en langues orientales comprenant :

1° - Des cours organisés par les administrations locales pour les langues d'extension ou d'importance pratique secondaire, langue siamoise, langues chinoises parlées usitées en Indochine (quan-hoa et cantonnais), dialectes moïs (laï, thaï, banhar, rhadé et djaraï),

2° - Un enseignement général complet des langues fondamentales, c'est-à-dire de l'annamite, du cambodgien et du laotien ainsi que du chinois écrit (caractères). Ces enseignements sont donnés d'après des programmes originaux et à l'aide de livres ou manuels approuvés ou édités spécialement pour les divers cours ; ils sont professés exclusivement par des professeurs français pour les cours supérieurs et les cours de caractères et alternativement par des professeurs français et des répétiteurs indigènes pour les cours élémentaires (1er et 2ème degrés). Les programmes, les plans d'études, les listes des livres approuvés, les listes des personnes susceptibles d'être chargées des divers cours ou de siéger aux commissions d'examen sont élaborés par un Comité consultatif des langues orientales institué à la Direction générale de l'Instruction publique et présidé par le Directeur général de l'Instruction publique.

Les examens comportent tous des épreuves écrites et orales adaptées à la nature spéciale de chaque degré d'enseignement, à savoir : pour les dialectes secondaires indochinois, connaissance pratique de la langue courante écrite et parlée tant populaire qu'administrative, pour les autres langues est exigée en plus d'abord la connaissance grammaticale et au degré supérieur la connaissance littéraire. Tous ces examens sont placés sous l'autorité d'une Commission centrale présidée par le Directeur général de l'Instruction publique et qui a un délégué dans chaque commission locale de manière à assurer une unité d'appréciation pour toutes les épreuves. Depuis le 1er juillet 1930 la titularisation ou l'accès aux grades supérieurs n'est plus possible pour les fonctionnaires du cadre local obligés par leur profession à un contact journalier avec les indigènes que s'ils sont possesseurs, suivant leur grade, du certificat de connaissance pratique ou du brevet du 2ème degré : seuls les inspecteurs de l'enseignement primaire franco-indigène sont tenus d'avoir le brevet du 2ème degré, en raison de la nature même de leurs fonctions. Des cours élémentaires spéciaux d'annamite (1er et 2ème degré) sont organisés pour les militaires de tout grade.

Cet aperçu sommaire suffit à faire comprendre l'importance politique, l'originalité pédagagique et aussi les difficultés d'une organisation aussi étendue et rationnelle. Bien qu'elle n'en soit encore qu'à ses débuts et malgré les mécontentements qu'elle a pu créer chez certains agents obligés à un effort évidemment parfois lourd pour se mettre pleinement à la hauteur de ce qu'on est en droit d'exiger d'eux, l'enseignement généralisé, obligatoire et systématique des langues orientales est maintenant un fait accompli dans toute l'Indochine et les premiers résultats justifient pleinement les espérances. Est-il nécessaire d'ajouter qu'au point de vue du rayonnement de l'influence française en Extréme-Orient les conséquences de cet effort seront favorables dans une mesure qui dépassera sans doute les prévisions actuellement possibles.

Extrait de " Le Service de l'Instruction publique en Indochine en 1930" , publié par la Direction Générale de l'Instruction publique, Hanoi, 1930