Fri, 03/24/2017 - 12:10 - 11 Views

Le 10 mars 2017, le Centre de recherche Genre et Société de l’Université Hoa Sen a organisé un séminaire sur le genre et l’histoire de l’environnement. Les conférenciers étaient le professeur Mart Stewart et sa femme, l’écrivaine Lý Lan.  

La lecture et l’environnement

Tout d’abord, nous lisons des ouvrages sur l’environnement mais nous lisons le paysage autour de nous. Nous pouvons lire durant la marche et la conversation.  

D’après l’ouvrage classique « De la marche » (titre original en anglais : Walking) de  Henry David Thoreau, (1851), un flâneur s’adapte bien à n’importe quel milieu, donc il se sent à l’aise comme chez soi. La marche, la lecture et une bonne adaptation signifient que nous vivons non seulement sur la surface de la terre mais nous sommes aussi en communion avec n’importe quel lieu. 

Le professeur  Mart Stewart et l’écrivaine  Lý Lan

Pourquoi avons-nous besoin des sciences humaines de l’environnement ?

D’après Thomas K. Dean, les sciences humaines de l’environnement sont « l’étude ou l’utilisation de la culture et des œuvres culturelles (œuvres d’art, essais, romans, documents historiques, théories scientifiques) qui sont dans une certaine manière en connection avec les relations entre l’être humain et la nature »[1]

Les scientifiques créent des histoires sur la nature, mais ils ne savent pas comment les raconter aux autres personnes. Or, les étudiants en histoire et en études culturelles peuvent apprendre les méthodes intéressantes de raconter ces histoires aux lecteurs. Il se pose cependant la question de la position (point de vue), de la justice, et qui va parler ?

Genre et environnement : confrontation des idées

Les écoféministes des années 1990 affirment la « nature féminine » de notre planète.

Certaines approches sont influencées par les relations entre genre et pouvoir qui sont illustrées par des travaux scientifiques ou par les conceptions du paysage des parcs et jardins. La question du genre est considérée comme un véritable événement historique et les femmes sont des dirigeantes du mouvement de la protection de l’environnement. L’écoféminisme débutant affirme la fémininité de la nature, or le patriarcat et la révolution scientifique du capitalisme ont contribué à tragiquement séparer la fémininité de la nature. C’est l’idée générale de Carolyn Merchant dans son ouvrage “The Death of Nature- Women, Ecology and the Scientific Revolution” (1980). Cependant, son point de vue a été réfuté à cause de son approche essentialiste, alors que la nature du genre comme nous la comprenons aujourd’hui est bien plus complexe que des catégories purement essentialistes comme « masculinité », « fémininité », « femme » et « homme ».

D’autres personnes ne sont pas des scientifiques mais elles ont apporté une aide cruciale à la pratique scientifique. C’est le cas de Marianne North (1830-1890), du Royaume – Uni, elle a travaillé avec des spécialistes botaniques du parc Kew Royal Gardens et ailleurs. Scientifique et peintre, elle dessinait des tableaux d’illustration pour des ouvrages scientifiques. La fleur Nepenthes northiana porte son nom : Marianne North.  Margaret Mee (1909-1988), du Royaume-Uni est une peintre de la flore, elle a voyagé dans plusieurs endroits.  Elizabeth Blackwell (1707-1758), du Royaume-Uni, est une botaniste et spécialiste des plantes médicinales. En 1737, elle a publié son ouvrage “A Curious Herbal” où sont dessinés 500 plantes accompagnées leur description et leur usage dans la médecine.  Gertrude Jekyll (1843-1932) est paysagiste de jardins. Elle a fait la conception de plus de 400 jardins au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Europe. 

Le jardin Hestercombe à Somerset (Royaume Uni), conçu par Gertrude Jekyll 

Genre et mouvements de la protection de l’environnement aux États-Unis

John Muir (1838-1914) est spécialiste de la recherche sur la nature et philosophe, d’origine britannique et a vécu aux États-Unis. Il est un des fondateurs du Cercle Sierra (1890), un mouvement de la protection de la nature sauvage. Son ouvrage “The Mountains of California” fait l’éloge de l’aspect sauvage de la nature, il est plus centré sur le côté biologique de la nature que sur les relations entre les humains et la nature. Il a proposé au président des États-Unis Theodore Roosevelt de mettre en place d’une politique de protection de la nature sauvage des montagnes. Durant ses huit années de présidence entre 1900 et1908, le président Roosevelt a signé des documents sur la protection de cinq parcs nationaux et 150 réserves nationales et autres ouvrages.

Thomas Moran (1837-1926) est d’origine britannique et a vécu aux États-Unis. Il est peintre de paysages de montagnes et forêts. Il a fait du terrain et peint le tableau “The Grand Canyon of the Yellowstone”. Ses tableaux ont pu convaincu le président Ulysses S. Grant et le Congrès des États-Unis de transformer Yellowstone en parc national à protéger (1872).

Gifford Pinchot (1865-1946) est spécialiste de la forêt et est devenu plus tard gouverneur de l’État de Pennsylvania. Différent de John Muir et Thomas Moran qui ne défendent que le caractère sauvage de la nature, Gifford Pinchot considère que la protection de la nature doit s’associer avec son usage au service des intérêts économiques. Le président Roosevelt s’intéressait particulièrement à la méthode d’approche de Gifford Pinchot qui associe la conservation à l’utilisation rationnelle des ressources de la nature et assure « l’hygiène de la forêt » par la réduction des déchets. Il en résulte qu’en 1908, le Congrès des États-Unis a promulgué un acte qui intègre 156 forêts qui occupaient un quart des terres forestières au système fédéral des parcs nationaux. Dans son ouvrage “The Fight for Conservation” (1910), Gifford Pinchot a introduit le concept de l’éthique de la conservation des ressources naturelles. En résumé, la politique de conservation des régions montagneuses et forestières a été mise en place, mais qu’en est-il des régions urbaines où vit la majorité de la population ? Au début du XXe siècle, les États-Unis étaient en période de modernisation et l’environnement urbain affrontait des problèmes de pollution de l’air et d’augmentation des déchets industriels toxiques.

Les femmes – pionnières dans les activités de protection de l’environnement

Jane Addams (1860-1935) a fait construire à Chicago en 1889 des logements pour les ouvriers appelés Hull House (nom pris de celui de l’ancien propriétaire Charles Hull). Les ouvriers vivent parmi d’autres habitants du quartier. Jane Addams a aussi organisé des activités « d’hygiène urbaine », la collecte et le recyclage des déchets dans les quartiers de taudis. Elle prenait soin des ouvriers affectés par des produits chimiques toxiques.

Alice Hamilton (1869-1970) est médecin. En 1897, elle a rendu visite aux ouvriers de Hull House et a découvert des maladies professionnelles. Elle a avancé la notion de « pollution », elle a dépisté et marqué sur une carte des lieux pollués par le plomb, le phosphore et d’autres polluants. Elle a ensuite déclenché un mouvement de plantation d’arbres et de lutte contre l’émission de fumée par les usines. Alice Hamilton est parmi les fondateurs de la recherche sur la toxicité de l’environnement. Elle est considérée comme une des trois pionniers des mouvements de protection de l’environnement aux États-Unis. Les deux autres sont John Muir et Gifford Pinchot.

Il faut aussi mentionner Rachel Carson (1907-1964). Elle est biologiste en océanographie et a le talent de rédaction des problèmes scientifiques sous forme d’histoires qui attirent l’attention des lecteurs, particulièrement des histoires de la vie dans l’océan et sur la côte. Certaines de ses œuvres sont des « bestsellers » aux États-Unis : « La Mer autour de nous » (“The Sea Around Us”-, 1951); « Le bord de la mer » (“The Edge of the Sea”-1955). Particulièrement, son ouvrage « Le printemps silencieux » (“Silent spring”- 1963) a fait arrêter un projet de production industrielle du produit insecticide DDT aux États-Unis. Dans ce livre, Rachel Carson explique que le produit chimique DDT ne tue pas que les insectes mais aussi il pénètre les chaînes alimentaires et intoxique ainsi les oiseaux, les poissons et les humains. Les données fournies par Carson ne sont pas neuves, mais elle est la première personne qui a su relier les données et les présenter au public pour démontrer les effets nuisibles des produits chimiques toxiques qui sont utilisés dans l’agriculture. 

Dans d’autres pays, il y a le mouvement Chipko en Inde en 1973. Dans l’État d’Uttar Pradesh, les forêts au pied de l’Himalaya constituent une source de vie importante pour les habitants de la région. Cependant, la superficie de la forêt a été énormément rétrécie parce que les entreprises du bois l’ont dévastée pour exploiter du bois. Les habitants de la région craignent que la destruction de la forêt ne cause l’érosion de la terre et que la région ne devienne un désert, l’eau souterraine n’étant plus conservée suite à la disparition des arbres. Alors le mouvement Chipko a éclaté (le mot hindi « chipko » signifie étreindre, enlacer). Chaque arbre est enlacé par les villageois pour empêcher les gens des entreprises de l’abattre. Pendant la décennie 1980, ce mouvement est devenu une source d’inspiration pour plusieurs organisations en Inde et dans le monde. Il a déclenché des mouvements d’écoféminisme et de protection des ressources naturelles basée sur la communauté.

Toujours en Inde, Vandana Shiva (1952- ) est une docteure en physique et très active dans la protection de l’environnement. Elle défend la diversité biologique des plantes. Les semences sont la base de l’agriculture, les moyens de production et la source de vie des agriculteurs. Cependant, dans les années 1990, la multinationale en industrie bio-agricole Mosanto est venue en Inde. Elle y a collecté les semences, a appliqué la technologie de transformation génétique pour produire des semences OGM (organisme génétiquement modifié) qu’elle vend aux agriculteurs qui doivent emprunter de l’argent pour en acheter à un prix élevé. Aux mauvaises récoltes, les agriculteurs sont lourdement endettés et plusieurs d’entre eux se sont suicidés. C’est la raison pour laquelle Vandana Shiva a lutté contre la multinationale Mosanto.

De nos jours, l’écoféminisme est une approche complexe de l’étude des relations entre la culture et la nature, mais en général il analyse la façon dont la description et l’usage de la nature contribuent ou non à l’oppression des femmes et pose des questions sur l’environnement et la justice.

De manière plus générale, nous n’avons pas à discuter si oui ou non la nature est genrée, mais nous devons savoir comment nous avons genré la nature et quelle différence ce fait engendre-t-il ?

Quelques lignes sur les conférenciers

Le professeur Mart Stewart enseigne l’histoire des sciences et l’histoire de l’environnement à Western Washington University, Bellingham, Washington, USA.

L’écrivaine Lý Lan a obtenu un diplôme de master de langue anglaise à l’Université Wake Forest (USA). Dans le passé, elle a enseigné dans quelques lycées à Long An et à Ho Chi Minh ville et à l’université Van Lang (Viet Nam).  La maison d’édition Trẻ lui a confié la traduction vietnamienne de Harry Potter.

 Lý Lan et Mart Stewart se sont mariés et habitent aux États-Unis et au Viet Nam.

 


[1] Thomas K. Dean, www.asle.umn.edu/conf/other_conf/wla/1994/dean.html, accessed 10.6.08

 

Compte rendu: Lê Thị Hạnh

Traduction française: Thái Thị Ngọc Dư